La Vache

Robert Doisneau ~ Authezat, Auvergne, 1951
☙☙☙
Devant la blanche ferme où parfois vers midi
Un vieillard vient s'asseoir sur le seuil attiédi,
Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges,
Où, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bouges
Ecoutent les chansons du gardien du réveil,
Du beau coq vernissé qui reluit au soleil,
Une vache était là, tout à l'heure arrêtée.
Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée,
Douce comme une biche avec ses jeunes faons,
Elle avait sous le ventre un beau groupe d'enfants,
D'enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles
Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles,
Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelant
D'autres qui, tout petits, se hâtaient en tremblant,
Dérobant sans pitié quelque laitière absente,
Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessante
Et sous leurs doigts pressant le lait pas mille trous,
Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux.
Elle, bonne et puissante et de son trésor pleine,
Sous leurs mains par moments faisant frémir à peine
Son beau flanc plus ombré qu'un flanc de léopard,
Distraite, regardait vaguement quelque part.

Ainsi, Nature ! abri de toute créature !
O mère universelle ! indulgente Nature !
Ainsi, tous à la fois, mystiques et charnels,
Cherchant l'ombre et le lait sous tes flancs éternels,
Nous sommes là, savants, poëtes, pêle-mêle,
Pendus de toutes parts à ta forte mamelle !
Et tandis qu'affamés, avec des cris vainqueurs,
A tes sources sans fin désaltérant nos cœurs,
Pour en faire plus tard notre sang et nos âme,
Nous aspirons à flots ta lumière et ta flamme,
Les feuillages, les monts, les prés verts, le ciel bleu,
Toi, sans te déranger, tu rêves à ton Dieu !

15 mai 1837
Victor Hugo  ~ Les Voix intérieures
   

Extase

Anonyme ~ Vase en terre avec composition de roses, ca. 1910-1915 [Collection Paul Benarroche]

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Sur la terre de France il n’est, je crois, personne,
Petit, grand, riche ou non, qui, de près ou de loin,
N’ait contemplé jamais, avec ou sans témoin,
Les charmes de la Rose estivale ou d’automne.

C’est de toutes les fleurs la gloire et la couronne.
Si le goût populaire en a fait un besoin,
C’est elle qui triomphe; il faut si peu de soin
Pour rendre généreux l’arbuste qui la donne !

Supposons un instant que notre oeil, si blasé
Qu’il puisse être, ne s’est en aucun temps posé
Sur ce présent du Ciel, sur la Rose vermeille.

Je n’ose imaginer de quels transports joyeux
Tous nos sens à la fois, devant cette merveille,
Resteraient enivrés en bénissant les dieux.

 
A. Lebrun
Journal des Roses